Cédric Gourmelon détient un trésor, un privilège rare et inestimable, celui de monter pour la première fois en France une pièce inédite de William Shakespeare : Edouard III. Un condensé des styles du grand dramaturge élisabéthain auquel le metteur en scène rend hommage en suspendant le temps avec beauté, fougue et poésie, sur les planches du Théâtre de la Tempête.

Le jeune Edouard III d’Angleterre revendique le trône du roi de France Charles le Bel, mort sans héritier direct. Cependant, la loi salique, qui interdit aux femmes de régner en France, s’applique au souverain anglais, qui descend d’une lignée de femmes. Se sentant bafoué, Edouard III prend les armes contre Jean de France, précipitant les deux royaumes dans la guerre de Cent Ans.
Une pièce divisée en deux temps aux ambitions bien distinctes. La première partie est centrée sur l’amour d’Edouard III pour la comtesse de Salisbury. Un amour, qui comme souvent, chez Shakespeare s’abat sur l’amoureux en un battement de cil. A l’instar de Roméo qui aperçoit Juliette ou de Troïlus, amoureux de l’amour, qui découvre Cressida, le roi Edouard est obsédé par la comtesse. Rongé par ses désirs, il veut quel qu’en soit le prix la posséder. D’abord à l’écoute, plutôt docile, la comtesse refusera de trahir son mari et s’opposera vivement au roi le menaçant de se poignarder. Malgré le contexte sanglant une vie, surtout celle d’une femme, reste une vie et Edouard abdiquera et acceptera de refreiner ses désirs. La seconde partie plus épique et chevaleresque s’attaque à la conquête du royaume de France qui mènera à une guerre sanglante et sans pitié.
La force de cette pièce réside dans son condensé de tous les styles shakespeariens. Edouard III navigue entre tragique, comique, épique et poétique. Ce texte embrasse avec un équilibre parfait le politique, le privé, l’Histoire et l’intime et donne à voir ce qui se joue à tous les niveaux. Le comique apparaît sous bien des aspects, que ce soit à travers les superbes costumes ou les accessoires, qui tendent à ridiculiser les personnages, tout en les sortant de leur contexte. Edouard III se balade en chemise de nuit avec un sac poubelle qui renferme ses vêtements. Le comique est au service de la modernité et du ludisme. Quant à la poésie shakespearienne, elle trouve toute sa sève dans la puissance de l’amour et la fragilité de la condition humaine.

La mise en scène de Cédric Gourmelon est au service de cette pluralité et de cette diversité des registres. Au sein d’une scénographie épurée, les silences assumés prolongent la poésie et l’intensité des cœurs enflammés. Les épisodes de batailles se dessinent dans un brouillard cinématographique qui suspend le temps. L’enchaînement des scènes créait une fresque dynamique dans laquelle chacun des personnages dispose de la place nécessaires pour éclore. Cédric Gourmelon offre un vaste terrain de jeu à ses comédiens qui s’en emparent avec plaisir, sincérité et authenticité, dessinant les contours de personnages attachants et cruels. Mention particulière à Vincent Guédon qui offre au roi Edouard un visage complexe entre figure ridicule, drôle parfois puérile et tête couronnée conquérante sans pitié.
