Les Femmes savantes, de Molière par Emma Dante pour la Comédie-Française au Théâtre du Rond-Point

Emma Dante s’empare des Femmes savantes de Molière avec la fabuleuse troupe de la Comédie Française qui se produit sur la scène du Théâtre du Rond-Point. Elle signe un spectacle esthétique et pêchu qui valorise le brio de la satire, le mordant de la raillerie et les ressources du comique moliéresque qui n’ont pas pris une ride. 

@Christophe Raynaud de Lage

Les femmes de la famille de Chrysale lui mènent la vie dure ; son épouse Philaminte, sa belle-sœur Bélise et sa fille aînée Armande ont soif de connaissance et se lancent à corps perdu dans l’apprentissage des sciences, de la philosophie et de la poésie. Leur professeur, le vénal Trissotin, n’est pourtant qu’un charlatan auquel Philaminte souhaite cependant marier sa cadette, Henriette. Cette dernière, éprise de Clitandre, qui n’est autre que l’ancien prétendant d’Armande, est bien en peine face aux désirs maternels ; elle fait appel à son père et à son oncle Ariste pour la sortir de cette mauvaise passe et lui permettre d’épouser l’homme qu’elle aime.

Une famille menée à la baguette par Philaminte matriarche obsédée par le savoir. Une femme qui ne jure que par la grammaire, les vers et la prose. Sa fille Armande a su rejoindre sa cause et ne s’intéresse qu’à élever son esprit et semble réfréner quelques passions jugées trop animales. Elle s’oppose ainsi à sa sœur Henriette qui ne rejette pas les plaisirs simples de la chair et assume son attirance pour le mariage et un foyer. Pour autant, même si Molière semble avoir un temps d’avance et faire la part belle aux femmes, l’émancipation n’est qu’une façade. Elles sont coincées dans leur érudition, à la merci du moindre sachant qui se pavane devant elles, la tolérance n’étant guère au goût du jour. Féministes elles ne semblent pas l’être. Rejetant les autres plaisirs qui se raccrochent à la matière elles s’opposent ainsi à leurs désirs charnels et ne s’approprient pas leurs corps avec toute la liberté relatif aux féministes. Lorsque Molière fait jouer Les Femmes savantes en 1672, un an avant sa mort, il ne se moque ni des femmes ni du savoir, mais de l’ostentation des connaissances. Le personnage de Trissotin est le catalyseur de toute cette adulation grotesque. Trissotin ou trois fois sot, un poète vaniteux et raté qui subjugue pourtant la maisonnée en l’irradiant de ses flatteries et de son hypocrisie.

Quant aux autres hommes, leur entrée en scène est toujours objectisée. Ils sortent de grandes malles recouverts de poussière, désarticulés comme des pantins qu’il faudrait diriger et  échauffer pour les aider à réinvestir leurs corps et à s’imposer. Le message est clair les hommes sont retranchés au fond des placards et le patriarcat croupis sagement dans les coulisses d’une maisonnée gérée par les femmes.

@Christophe Raynaud de Lage

Etonnant et même perturbant que la metteuse en scène parlermitaine Emma Dante s’empare d’un tel projet. Déjà car elle nous avait habitué à des créations contemporaines, à un théâtre de l’intime, avec une langue et un ancrage très éloignés de l’univers de Molière. Aussi parce que son univers centré autour de la féminité et de la sororité rejoint une esthétique dépouillée et très instinctive dans laquelle toute la force et la poésie passent à travers les acteurs. Son adaptation des Femmes savantes est très visuelle et parfois trop esthétique. La forme ne prend pas le pas sur le fond mais elle est omniprésente. Il n’en demeure pas moins que Vanessa Sannino dévoile une scénographie acidulée qui découvre des univers enchanteurs au service du comique. Elle créait également les costumes, de sublimes pièces colorées mélangeant les matières et les volumes. Des tenues superbement pensées et outrancières qui appuient le grotesque. Mention spéciale à celui de Philaminte, un livre duquel Elsa Lepoivre semble surgir. Les valets orchestrent un ballet constant et chorégraphient les moindres déplacements d’objets. Tout est parfaitement millimétré et pensé pour la légèreté et l’absurde. Emma Dante insuffle une touche de modernité peut être trop appuyée en invitant Billie Eilish et Steve Jobs qui se fondent difficilement dans le tableau.

La troupe de la Comédie-Française recèle de moultes talents. Reste qu’Edith Proust distingue son personnage d’Henriette par une aisance et une sincérité précieuses. Ne souhaitant pas intégrer le clan de ces femmes savantes elle accepte sans mal qu’on puisse la considérer comme stupide. Elle se laisse aller à sa spontanéité et à ses envies avec naturel et vérité. Une fois de plus Laurent Stocker fait l’unanimité dans le registre comique et apporte à Chrysale une figure gaie, presque enfantine, d’un homme docilement soumis qui tente de s’imposer comme il le peut face aux intellectuelles de sa maison.

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