Carme Portaceli, la directrice du Théâtre national de Catalogne à Barcelone présente son adaptation des Bonnes, de Jean Genet pour la Comédie-Française au Théâtre de L’Athénée. Sa version moderne et pêchue met l’accent sur les différentes formes de violence. Un trio exalté et exaltant qui confirme l’intemporalité et l’ambiguïté de cette pièce.

Claire et Solange travaillent pour Madame, une riche bourgeoise autoritaire. Dès qu’elle est sortie, l’appartement devient le théâtre d’une étrange cérémonie : tandis que l’une se glisse dans la peau de la maîtresse, l’autre se fait criminelle et tente de l’achever. L’espace d’un instant, combattant leur sentiment d’échec et d’impuissance, les bonnes oublient leur condition. Mais, peu à peu, fantasme et réalité se superposent, au point de plonger les deux soeurs dans la folie. Jusqu’où pousseront-elles le jeu ?
Les Bonnes transcende le fait divers pour exprimer la sombre beauté des obsessions de Jean Genet : la rédemption par le mal, le salut par le crime, l’instabilité des identités. Ce carnaval morbide met à l’honneur une figure mythologique, le couple éternel, du criminel et de la sainte. Chaque soir, les deux sœurs changent d’identité jusqu’à se perdre. Claire, la cadette se pare des sublimes robes et des bijoux de Madame. Dominatrice et fascinée elle se sacrifiera pour se sauver et mettre fin à ce jeu terrifiant qui la consume. Un jeu, un exutoire, qui permet aux deux sœurs d’exprimer leur haine vis-à-vis de Madame mais également l’une envers l’autre. Deux sœurs tellement liées, ensemble à jamais dans ce huis clos sans issue.
La violence est omniprésente chez Genet. Elle est avant tout verbale et créé un véritable duel entre les deux sœurs qui s’accusent de lâcheté, de faiblesse ou de trop d’inconscience.
J’ai voulu te délivrer. Je n’en pouvais plus. J’étouffais de te voir étouffer, rougir, verdir, pourrir dans l’aigre et le doux de cette femme.
La violence masquée de Madame apparait en filigrane derrière sa bonté qui fait ressentir les différences de classes sociales. Madame les gâte et leur offre ses vieilles robes. Madame semble aimable, loin du tyran que le spectateur se figure. Pourtant, contrairement à elles, Madame est libre et Madame est belle. Madame renforce la violence de devoir supporter leur condition, leur humiliation d’être dans la crasse et les crachats. Plus elles se parent et jouent au jeu d’être une autre, plus l’injustice grandit et l’impossibilité, la frustration de n’avoir jamais accès à cet autre les galvanise et les aliène.
Cette violence sociale est renforcée par la scénographie et le choix de situer la pièce dans une élégante salle de bain, le lieu de l’intimité et du dénuement le plus total, qui conduira à une vulnérabilité fatale. Madame se met à nu car sous ses fourrures et ses diamants Madame n’a rien à cacher. Elle nargue les bonnes par sa beauté et sa frivolité. Cette salle de bain avec ses miroirs renforce le jeu autour des apparences. Les bonnes et Madame sont coincées dans leur image. Elles occupent à merveille la place que la société leur octroie. La metteuse en scène pousse le trait jusqu’au selfie vidéo, autre fenêtre de narcissisme.
Tuer Madame c’est avoir sa couronne, son moment de gloire mais c’est aussi se libérer de cette emprise et d’une fatalité, d’un destin sans saveur auquel elles sont soumises.

Le début de la pièce est marqué par une musique de Kery James porté par Solange qui recouvre le sol de roses rouges. Un rappeur engagé dont les textes dénoncent les injustices, le racisme, la pauvreté et les dysfonctionnements de la société. Carme Portaceli donne le ton ! L’atmosphère sera imprégnée d’apparats cachant des gouffres de violence et des cœurs suffoquant. Élissa Alloula ouvre le bal, gorgée de dynamites. Elle est une Solange roc, brute et déterminée. Une grande sœur qui n’oublie pas son rôle de protectrice envers une Claire plus envieuse, fragile et impulsive. Un duo percutant marqué par Édith Proust époustouflante dans sa liberté de jeu qui circule sur le fil de la haine et du désespoir. Elle fait rayonner Claire en lui offrant le grand rôle de son existence avec toute la complexité qui découle de sa condition. Anna Cervinka est une Madame presque attachante, une femme libre et insouciante qui jouit des plaisirs que la vie lui offre.
