La Voix humaine et The Other voice, de Cocteau et Ramsey Nasr par Ivo Van Hove au Théâtre de la Ville

Faut-il ceindre nos souvenirs d’une couronne mortuaire ?

« Dans le temps, on se voyait, on pouvait perdre la tête, oublier ses promesses, risquer l’impossible, convaincre ceux qu’on adorait en les embrassant, en s’accrochant à eux. Un regard pouvait changer tout. Mais avec cet appareil, ce qui est fini est fini », écrit Jean Cocteau à propos du téléphone et de sa pièce en un acte « La Voix humaine ».



Une tragédie dans laquelle une femme, seule, téléphone à son amant qui l’a quitté pour une autre. Ce monologue à plusieurs voix suscite la curiosité du metteur en scène Ivo Van Hove qui aime se faufiler dans les méandres de l’âme humaine. Il décide de monter en parallèle la célèbre « Voix humaine », de Cocteau et « The Other voice », un texte du comédien Ramsey Nasr, présentant l’envers du décor en donnant la parole à l’interlocuteur absent et silencieux du bout du fil : l’amant. Une manière originale de rendre justice à l’homme en lui accordant l’occasion de se défendre. Les deux pièces sont présentées au Théâtre de la Ville, à L’Espace Pierre Cardin.



« La Voix humaine », est la première à faire son entrée. Interprétée par l’hypnotique Halina Reijn qui peu à peu dérive vers les Enfers. Nous découvrons une femme en pleine rupture amoureuse, privée de son air. Enclin à une crise identitaire, elle se raccroche à ce combiné qui reste le seul lien avec celui qui a tout été pour elle, pendant cinq années de sa vie. Nous tanguons entre conversations réelles, folie intérieur et désespoir intense.

la voix humaineCette femme attend, cloîtrée dans le vide et la peur. Un vide asphyxiant, que le metteur en scène Ivo Van Hove figure avec cette pièce close et dépouillée dans laquelle la femme ère, coupée de l’extérieur. Le spectateur l’observe, comme un animal en cage. Prisonnière et affaiblie par cet uppercut en plein intimité, elle tente de garder la tête haute malgré le drame qui la traverse. Elle sourit, adopte un ton léger. Mais tout n’est qu’illusion et le pathétique s’empare d’elle. 

Singles Ladies, de Beyoncé, retentit en fond, appuyant le ridicule de l’affiche « COME HOME », qu’elle s’empresse de scotcher sur la baie vitrée. Affublée d’un jogging Adidas, d’un sweat Mickey&Minnie et d’une barrette enfantine, Halina Reijn n’en est pas moins une femme meurtrie. Un être déchiré qui semble victime de ce qui lui arrive. Tentant désespérément de ne pas accabler celui qui la fait tant souffrir, bien au contraire…

Notre imaginaire prend alors les rennes de notre cerveau et nous sortons du Théâtre de la Ville la tête pleine de ce bourreau des cœurs qui l’a abandonné pour une autre.

 La revanche tant attendu, advient quelques jours plus tard avec « The Other voice », une création logeant les deux amants à la même enseigne. Adieu coupable et victime. Ici Ramsey Nasr, l’amant contemporain, bénévole auprès des migrants, se soucie sincèrement du sort et de la fragilité de la femme.

the other voiceIl culpabilise et s’inquiète de ses angoisses et déviances menaçantes. Tentant de l’apaiser, il prône la paix et la délivrance. Sa patience sera mise à rude épreuve et laissera place au règlement de comptes et au déchirement. Mélancolies, reproches et menaces feront leur entrée et l’amant attristé et patient, explosera.



En écoutant sa version de l’histoire, nous percevons la femme quittée comme névrosée. Un être apeuré par tout, recluse et inerte face au monde. Une femme qui a tué, à petits feux, l’homme qu’elle aimait en déversant sur lui toute son anxiété. Malgré ses provocations sans succès, elle garde la main mise sur son amant, qui ne parvient pas à couper définitivement. En dépit de la présence de Charlotte, son nouvel amour, il s’accroche à cette voix à laquelle il jure pourtant tant de mal.



Ramsey Nasr nous touche par sa compassion et par le désordre mental qui l’envahit progressivement. Dans un intérieur plus moderne et aéré que son ex amante, le vide et le chaos pointent le bout de leur nez. Par moments, l’homme et la femme paraissent aussi fous l’un que l’autre. Ils se rejoignent dans l’explosion et un désordre apparent. Contrairement à la femme, l’amant n’est plus seul. C’est lui qui a pris la décision de partir et c’est lui, qui, grâce à la pugnacité de Charlotte, qui ne s’efface pas malgré tout, se laissera porter vers le renouveau, retrouvant alors toute son oxygène dans les bras d’une autre.

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