Kliniken, de Lars Norén mis en scène par Julie Duclos à L’Odéon Théâtre de L’Europe

Après avoir expérimenté l’écriture symboliste de Pelléas et Mélisande au Royaume imaginaire d’Allemonde, Julie Duclos s’attaque à Kliniken, de Lars Norén sur les planches de L’Odéon Théâtre de l’Europe. Immersion marginale et incisive, dans un huis clos presque documentaire.


 

En 1998, Kliniken a valu à Lars Norén le Nordic Drama Award remis tous les deux ans à un auteur scandinave. Comme Catégorie 3:1 qui traitait des marginaux, Kliniken, nous parle de ceux qu’on appelle les « fous » : maniaco-dépressifs, anorexiques, toxicomanes, traumatisés. Ils sont une dizaine réunis dans le foyer d’une clinique psychiatrique, où leurs échanges constituent la trame de la pièce.

« SOFIA. Je ne peux rien faire. Je ne peux pas sortir. Je ne peux pas descendre les escaliers. Je n’ose pas toucher les poignées de porte.

MAUD. Quoi ? Les poignées de portes – tu veux dire ces trucs, tout simples ? Comme celle-là ?

SOFIA. Tout… Couteaux, cuillères, portes, tiroirs. Je veux mourir. Je ne veux plus exister. Je suis sale. Je sens mauvais. Je pourris. Je ne peux pas être là où je suis. »

 

Mettre ce texte en scène permet d’exprimer le regard que porte la société sur les hôpitaux psychiatriques. Les personnages ne sont que les miroirs de la société dont ils sont issus. Produits de notre société qui fabrique des inadaptés et des blessés, ils nous permettent de découvrir une part de notre propre monde. La limite entre maladie mentale et la normalité est parfois ténue. Cette unité psychiatrique ne regorge pas seulement de pathologies lourdes mais aussi de normalité, de ceux qui ont légèrement déraillés et qui ne parviennent pas à remonter dans le train en marche.

 

Kliniken

En montant ce texte Julie Duclos porte une responsabilité politique. La scène du Théâtre sert de relai à une réalité cachée et enfermée. Elle dévoile l’intérieur d’un espace confiné, verrouillé, dans lequel le temps semble être suspendu. Un rapport au temps et au réel qui est amplifié avec l’usage fort à propos de la vidéo. Comme dans sa mise en scène de Pelléas et Mélisande, de Maeterlinck qui ouvrait des espaces sur des lointains entraperçus, l’usage de la vidéo permet de créer un hors champ percutant et pertinent.  L’œil de la caméra est ce personnage qui nous invite à voir au-delà des apparences. La vidéo permet d’isoler chaque interne, de le sortir du groupe pour s’immiscer à l’intérieur de son âme. La caméra les observe frontalement tout en leur offrant un espace de liberté. Leurs regards sont bruts, pénétrants, bouleversants. Le spectateur les suit dans les coulisses, se questionnant sur leur véritable identité. Leurs manières de se déplacer en dévoilent davantage sur eux. Mais hors scène, loin de l’espace du texte et du public qui sont-ils vraiment ?

 

KLINIKEN - PROGRAMMATION - TNB - Centre Européen Théâtral et Chorégraphique

© Simon Gosselin

Grâce à un casting de choix et à des comédiens qui sont parvenus à créer toute une palette de personnages colorés, l’humour, la force et la poésie de Lars Norén résistent. Emilie Incerti Formentini incarne une Maud vacillante et pétulante dont la fantaisie et le second degré apportent un souffle de légèreté. Étienne Toqué s’immisce dans le corps d’un Roger survolté, fougueux et sans filtres au regard laser. Alexandra Gentil enfile le masque de l’évanescence. Elle offre à Sofia une sensibilité et une étrangeté intrigantes. Quant à Yohan Lopez, avec Anders il fait preuve d’un décalage attachant et d’une innocence dérangeante.

« ROGER. Je ne veux pas rencontrer Jésus. S’il veut me rencontrer il n’a qu’à venir, mais je ne veux pas le rencontrer, s’il veut me rencontrer je suis ici, mais je ne peux pas jouer de la musique quand je veux, la musique que je veux, comme si j’allais arrêter de jouer la musique que je veux si je rencontrais Jésus, mais c’est ton truc je lui dis, je ne veux pas rencontrer Jésus, je veux être tranquille, tu peux rencontrer Jésus quand tu veux, mais pas moi, je n’ai pas demandé à rentrer à la maison, je suis mieux ici. Jésus, il ne veut que de la chatte, il n’en veut pas de ta vieille chatte, il n’en veut pas de ta vieille chatte, il veut de la chatte jeune et magnifique. »

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