Discours de Thomas Bernhard 1965: Le froid augmente avec la clarté

«Honorable assistance,
Je ne peux me satisfaire de votre conte des musiciens de Brème ; je ne veux rien raconter ; je ne veux pas chanter ; je ne veux pas prêcher, mais c’est vrai : les contes ne sont plus de saison, ni les contes sur les villes ni sur les Etats ni tous les contes scientifiques ; même les philosophiques ; il n’y a plus de monde des esprits, l’univers lui-même n’est plus un conte ; l’Europe, la plus belle est morte ; voilà la vérité et la réalité. La réalité, comme la vérité, n’est pas un conte, et la vérité n’a jamais été un conte.
Il y a cinquante ans encore l’Europe était un vrai conte de fées. Beaucoup aujourd’hui vivent dans ce monde de conte de fées, mais ceux-là vivent dans un monde mort et il s’agit d’ailleurs de morts. Celui qui n’est pas mort vit, et pas dans les contes ; celui-là n’est pas un conte.

Moi-même, je ne suis pas un conte, je ne sors pas d’un conte de fées, j’ai dû vivre dans une longue guerre et j’ai vu mourir des centaines de milliers de gens et d’autres continuer de vivre en passant sur leurs cadavres ; tout a continué, dans la réalité ; tout a continué ; tout a changé en vérité ; en ces cinq décennies où tout s’est révolté et où tout s’est transformé en la réalité et la vérité, je sens que j’ai toujours plus froid tandis qu’un vieux monde s’est transformé en nouveau monde, une vieille nature en une nouvelle nature.

Vivre sans contes de fées est plus difficile, c’est pourquoi il est si difficile de vivre au XXème siècle ; d’avancer ; vers où ? Je ne suis, je le sais, sorti d’aucun conte de fées et je n’entrerai dans aucun conte de fées, voilà déjà un progrès et voilà une différence entre hier et aujourd’hui.
Nous sommes sur le territoire le plus effroyable de l’histoire tout entière. Nous sommes terrifiés, et terrifiés en tant que matériau à ce point monstrueux de l’homme nouveau et de la connaissance nouvelle de la nature, du renouvellement de la nature ; tous ensemble nous n’avons rien été d’autre pendant ce demi-siècle qu’une grande douleur ; cette douleur aujourd’hui c’est nous ; cette douleur est maintenant notre état d’esprit.

Nous avons de tout nouveaux systèmes, nous avons une toute nouvelle vision du monde, effectivement la plus remarquable vision du monde qui entoure le monde, et nous avons une morale toute nouvelle et nous avons des arts et des sciences tout nouveaux. Nous avons le vertige et nous avons froid. Nous avons cru que nous allions, puisque nous sommes finalement des hommes, perdre l’équilibre, mais nous n’avons pas perdu l’équilibre ; et nous avons tout fait aussi pour ne pas mourir de froid.
Tout a changé parce que nous l’avons changé, la géographie extérieure a tout autant changé que l’intérieure.

Nous plaçons maintenant très haut nos exigences, nous ne saurions placer nos exigences assez haut ; aucune époque n’a placé ses exigences aussi haut que la nôtre ; nous existons dans la folie des grandeurs ; mais comme nous savons que nous ne pouvons ni tomber ni mourir de froid, nous n’hésitons pas à faire ce que nous faisons.

La vie n’est plus que science, science tirée des sciences. Nous voilà soudain dissous dans la nature. Nous sommes des familiers des éléments. Nous avons mis la réalité à l’épreuve. La réalité nous à mis à l’épreuve. Nous connaissons maintenant les lois de la nature, les Hautes Lois infinies de la Nature, et nous pouvons les étudier dans la réalité et en vérité. Nous n’en sommes plus réduits à des suppositions. Nous ne voyons, quand nous regardons dans la nature, plus de fantômes. Nous avons écrit le chapitre le plus audacieux de l’histoire du monde ; et cela chacun de nous pour soi dans la terreur et la peur mortelles et aucun selon sa volonté, ni selon son goût, mais selon la loi de la nature, et nous avons écrit ce chapitre derrière le dos de nos aveugles de pères et de nos idiots de professeurs ; derrière notre propre dos ; après tant de chapitres infiniment longs et fades, le plus court, le plus important.

Nous sommes terrifiés par la clarté qui constitue soudain notre monde, notre monde scientifique : nous gelons dans cette clarté ; mais nous avons voulu ce froid, nous l’avons suscité, nous ne devons donc pas nous plaindre du froid qui règne maintenant.
Le froid augmente avec la clarté. Désormais régneront cette clarté et ce froid. La science de la nature sera pour nous une clarté plus haute et un froid bien plus hostile que nous ne pouvons l’imaginer.
Tout sera clair, d’une clarté toujours plus haute et toujours plus profonde, et tout sera froid, d’un froid toujours plus effrayant. Nous aurons à l’avenir l’impression d’un jour toujours plus clair et toujours froid.
Je vous remercie de votre attention. Je vous remercie de l’honneur que vous m’avez fait aujourd’hui.»

 

Thomas Bernhard

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