Tout mon amour, de Laurent Mauvignier par Arnaud Meunier au Théâtre du Rond-Point

Arnaud Meunier présente Tout mon amour, la première pièce de théâtre de Laurent Mauvignier au Théâtre du Rond-Point. Un drame implacable d’une beauté foudroyante !

Tout mon amour - Théâtre du Rond-Point Paris

À la mort de son père, un homme revient dans la maison où il a passé son enfance, près du bois où sa fille a disparu dix ans plus tôt. L’enterrement, les affaires familiales à régler : sa femme et lui veulent faire vite et ne pas s’attarder. Sauf que leurs souvenirs les attendent, que les morts ne le sont pas pour tout le monde et que, parfois, les disparus resurgissent.

Laurent Mauvignier s’attaque à la pire douleur familiale : la perte d’un enfant. Dans ce polar métaphysique il navigue sur les entailles de la douleur au cœur de l’intime. En passant du monde des vivants, à celui des morts et des disparus, son écriture valse avec les silences. Les langues s’entrechoquent, se chevauchent, se provoquent, se suspectent, sans jamais parvenir à se dompter. La tension des échanges augmente avec le déni et les non-dits. Un déni de la mère compréhensif et rationnel qui dérivera vers un déni assourdissant et insupportable de douleur.

« M: Tu pourras faire ce que tu veux, sa voix je l’entends tous les jours, toutes les heures que je vis c’est avec sa voix à elle qui me supplie de venir la chercher. Crois-moi, cette voix, je la connais et c’est celle d’une petite fille de six ans, de six ans, tu entends ? Elle a six ans et elle aura toujours six ans. Non…non, non, elle n’a pas grandi. Elle ne peut pas grandir… »

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@Pascale Cholette

Le père tente d’ouvrir la brèche du passé et du possible. Le frère s’y engouffre et se laisse convaincre. Mais la mère, toute en distance, le corps qui parfois ose pourtant s’approcher, refuse l’espoir. Le véritable drame n’est pas celui du retour d’Elisa, mais celui du refoulement de la mère ravagée de chagrin. Elisa, la petite fille restera une morte-vivante.

« M: Je ne veux pas voir ton bras, je ne veux pas entendre ta voix. Je suis sûre que tes parents t’attendent quelque part et qu’ils ont peur pour toi. Ils ont si peur tes parents, ils t’attendent. Ils t’attendent si fort. »

La mise en scène épurée et obscure d’Arnaud Meunier révèle tout l’aspect poétique et monstrueux du texte de Laurent Mauvignier. Le travail sur la lumière créait des espaces nocturnes coincés entre réalité et cauchemar.

Tout mon amour - Théâtre du Rond-Point Paris

Les comédiens, exceptionnels et en tension, offrent un abime infini aux personnages et subliment la beauté mais aussi l’effroi de la pièce. La douceur et la tentative de confiance de Philippe Torreton nous secouent. Véritable roc familial et théâtral, son charisme demeure par-delà ses interprétations.

Anne Brochet, que nous avions quitté en 2019 dans Architecture, de Pascal Rambert oscille entre retenue évanescente et ignorance radicale. Elle est ce cœur de mère insaisissable car figé en pierre par la souffrance dans un autre espace-temps. Ambre Febvre est métamorphosée en adolescente punk, abîmée et démangée par la vie, en prise avec ses démons. Elle incarne Elisa avec une poésie et une fébrilité bouleversante.

« C’est Dieu qui a voulu que je sois ta sœur. Lui qui a voulu qu’on m’appelle Elisa parce que dans mon prénom on voit le mot asile comme dans un miroir. Un asile, oui, pour toi, pour nous tous, pour moi aussi. Comme un refuge pour toi aussi, parce que, tu sais, mon prénom était comme une maison et personne n’a réussi à me faire oublier mon prénom. Mon prénom était comme une maison et c’était comme un creux dans un rocher où j’ai pu me tenir blottie et ça, ça, personne ne peut le casser ni le prendre. »

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